2002-2004 – Série « Milonga ».

Prise de vue : 2002-2004, région parisienne.
Ensemble de photographies argentiques (format 24×36).
Le bal de tango argentin.

Curieux, passionné, discret, insistant, démuni, buté, je pourfends les bals où l’on danse le tango argentin, dévisageant les couples avec l’ambition de faire un premier sujet comme auteur photographe. Une renaissance, un désastre, une ruine… Un fondement dont je ne pense pas avoir totalement réchappé ; rentrée paradoxale dans la danse par l’immobile photographique.

Abrazo

Sous thème principal en couleur de cette série sur le tango.

L’abrazo – l’embrassement, l’étreinte des danseurs – est un dispositif au cœur du tango. C’est d’abord une gestuelle, un schème corporel distinctif de cette danse. Mais qui rappelle aussi le mouvement et la dynamique du bal, et renvoie à la dissymétrie et aux oppositions qui font tenir le tango debout. Enfin, l’abrazo, qui décrit une distance des corps en interaction et suggère une qualité de contact entre deux partenaires, c’est surtout de l’affect, du sentiment, une effluve posée dans la danse, un joyau partagé ou perdu qui ne se laisse pas enfermer dans le visible. Et c’est cet invisible touchant à l’intime qui réunit autour de lui, au même titre que la musique et la danse et avec elles, une communauté d’adeptes, laquelle se joue des prétendus individus que nous souhaitons devenir.

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Sortie des limbes

La part de noir & blanc de la série, tardivement révélée.

Environ une décade après la prise de vue, je redécouvre les quelques pellicules que j’avais commises en noir & blanc sur le sujet, j’en produis des tirages. Autrement dit j’y retourne : dans cette expérience étrange au fondement de mon parcours de photographe. Car ce petit ensemble renvoie aussi au magma de pellicules de l’époque, à la somme enfouie de ma production d’alors sur tous sujets – en couleur ou décorative –, ainsi qu’aux tourments et aux espérances qui l’accompagnaient. J’avais fini par conclure que la photographie était une consumation et un exercice qui convient surtout au temps de la grande santé, à moins de se permettre d’y développer de nouveaux usages, plus sporadiques et sereins ; j’ai aussi retenu – mais plus tard – qu’il fallait se méfier des airs de tranquillité que se donne la photographie tardive.
Comment, dès lors qu’il a été addict, faire confiance à un photographe qui exerce encore son art ? Comment aborder un travail qui paraît loin de ses sources ? Comment faire face à soi ? Je n’ai pas de réponse ; avec la photo, le passé étrange ressurgit ; il y a des moments opportuns pour se retourner vers ce qu’on est moins et différemment. Croire toucher au but, et dans le même mouvement se détourner d’une autre vie, est une expérience flamboyante, grisante, et bientôt dérangeante. En dépit de l’illusion funeste d’être arrivé, la mise en mouvement affective est alors possible – elle a même lieu sous l’effet anesthésique de la « drogue » adoptée – qui mènera à l’obstacle de la répétition et aux conditions de ses dépassements. La photographie est une expérience subjective puis une aventure qui peut bien ne pas être anodine dans l’histoire du sujet, et partant se passer de jugements extérieurs. Hier, maintenant, plus tard, qu’est-ce que ça fait, à la prise de vue, et à la regarder pour de bon ?

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