Esprits du lieu

Cette section de photographies argentiques n&b regroupe des vues extérieures et paysages issus de différents ensembles récents (2010-2014).

Le dehors, le monde commun, l’espace entre nous, au-delà de nous et qui nous contient sans arrêt, les paysages, les résonances avec le monde de la fantaisie, de l’utopie, le lieu de l’émergence poétique, le signalement de nos choix de vie et de nos résolutions esthétiques. Avec les portraits, c’est ce qui m’importe le plus, et il me semble qu’en photographie le soulignement de l’espace, au moins aussi bien que celui du temps, soutient le chemin que se fraye la vie jusque dans le monde de la perception visuelle. Au sens restreint, c’est le lieu géographique de mon journal extime, que je reprends et délaisse par petites touches, à intervalles irréguliers et à la marge, car je pratique moins la prise de vue. Le temps de la photographie se fait plus rare, à la rigueur quelques prises de vue par an ; et heureusement car la photographie est tension poétique, oblige l’âme, et deviendrait autrement insupportable, ou répétition patente, énervation de l’être. Et puis quand on est parti gourmand, peu de photos, c’est bien : ni répétition, ni abandon. Est-ce si sûr ? En tout cas ça réconforte de ne pas beaucoup travailler.
Je sors peu de la ville, et la photographie peu (la région parisienne). Soit qu’elle ne m’enchante pas, figurant le geôlier de l’habitude et de l’engourdissement des affects, soit encore qu’elle se prête moins à la contemplation ou à l’échappatoire esthétique que l’ornement végétal et minéral. Le vélo n’étant pas tellement plus aimable en photographie que la voiture, il reste à s’évader parfois physiquement vers d’autres fenêtres, cadres, champs. Bon. Mais simplement s’appliquer à célébrer une prétendue photogénie de la nature, qui serait plutôt étrangère à la ville, renverra assez vite, par exemple, à l’étalement du Rurbain et à cette Campagne lentement façonnée et si vite défigurée, parfois épuisée, qui n’est pas tellement plus ragoûtante, et sans doute à d’autres désillusions liées au dépaysement en général – ici et ailleurs, le même. Ça n’empêche pas de pointer la laideur relative de la ville mégalo et la beauté de la nature à l’échelle de notre perception : au jeu de l’arbre contre la tour, c’est un David serein et inactif qu’il s’agit généralement pour moi de faire gagner dans la sphère esthétique ; Goliath n’a qu’à mieux se tenir, je ne le montre pas ; il peut aussi y avoir du dépit social dans un paysage anodin et revigorant.
Ce qui compte enfin c’est que, tout en renvoyant aux lieux qui m’accueillent avant de me repousser à mon imaginaire, la description photographique parle aussi du monde vu et partagé, de notre époque concrète, d’un réel plus vaste que soi. Je tiens à cette dimension indicielle de la photographie qui permet de restituer en différé et en encadré une part de perception usuelle du réel, qui signale une ouverture au monde à un moment donné. Ici, en s’en tenant à ce qui se tient là, sans construction massive, il y a bien encore de quoi s’échapper, mais aussi de quoi se retrouver. Tantôt détour du monde et tantôt retour aux choses, la photographie peut aussi concrétiser ces deux mouvements ensemble, assez étrangement.

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